• STORY BY WAAW #1

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Quand j'ai vu le mec entrer dans le WAAW, j'ai tout de suite vu qu'il n'était pas d'ici. J'ai l'habitude, depuis le temps, et au WAAW des gens qui viennent d'ailleurs on en voit tous les jours. Mais celui-là, je ne sais pas, il y avait quelque chose dans son attitude qui attirait l'attention. Une tristesse, un air perdu, quelque chose comme de la sidération.
Il a fait un tour dans le bar en regardant chaque détail avec une attention étrange, et il a presque souri en voyant l'alignement des chats japonais au-dessus des toilettes. Enfin, il a fini par s'approcher du bar.
Il avait un accent indéfinissable, mais son français était plus que correct. Il voulait une bière, je lui ai servi une kwak, et il s'est posé là, au comptoir. Il buvait très lentement, sans dire un mot. Normalement je suis super à l'aise avec les clients, mais là, je ne sais pas, j'avais peur de briser quelque chose en entamant la conversation. Il était près de 23h, il y avait encore pas mal de pétards qui éclataient sur les trottoirs dehors, alors j'ai balancé la première phrase stupide qui m'est venue à l'esprit : « t'es allé voir le feu d'artifice ? »
Le mec a levé les yeux sur moi, et j'aurais juré qu'il allait fondre en larmes.
Et là, d'un coup, il s'est mis à raconter, d'une traite. Une histoire tellement dingue que si la suite ne l'avait pas confirmée, j'aurais fini par penser que c'était un gros mytho.

Le gars me dit, donc, qu'il est à Marseille pour quelques jours avant de reprendre l'avion, et qu'il a passé la soirée à zoner sur le port sous le feu d'artifice. Quand il en vient au moment où il l'a reconnue, elle, au milieu de la foule, ses yeux deviennent instantanément encore un peu plus fous. Elle, c'est une fille qu'il a connue il y a très longtemps et qu'il a perdu de vue, je ne suis pas sûr d'avoir tout bien compris, en tout cas d'un coup ils se retrouvent face à face, seuls au monde et complètement chavirés au milieu des éclats et des drapeaux tricolores. La réplique du coup de foudre, le truc de fou. Je vous passe les détails parce que les histoires à l'eau de rose c'est pas trop mon rayon, mais sérieusement le mec est carrément chamboulé. Et ils passent la soirée ensemble. Et le gars ne touche plus terre. Et ils se jurent de ne plus se quitter. Bref, ça sent le mariage avant la fin de la semaine.
Mais d'un coup il y a un mouvement de foule, un mec qui traverse l'esplanade en scooter, tout le monde se pousse d'un coup et ça fait comme une grosse vague. Lui recule brusquement, et quand il se retourne elle n'est plus là. Disparue. Engloutie par les silhouettes qui se pressent en râlant. Alors il la cherche, longtemps. Il fait 15 fois le tour du Vieux-Port et il finit par demander à quelqu'un où les gens se retrouvent d'habitude en centre- ville à cette heure-ci. On lui répond « Vas au WAAW, là-bas on trouve souvent ce qu'on cherche ». C'est comme ça qu'il finit là, devant moi, à renifler dans sa bière.
Il me décrit la fille, une longue rousse avec un coquelicot géant tatoué sur l'épaule. Elle s'appelle Ariane, et j'ai le cœur serré quand je lui réponds que je ne l'ai jamais vue et qu'à ma connaissance elle ne vient pas ici. S'en suit un long silence, je comprends que la suite de son séjour à Marseille va être une longue quête triste et désœuvrée. Alors je fais comme d'habitude, je lui parle des trucs à faire dans le coin ces prochains jours, des rendez-vous culturels qui pourraient l'intéresser et où il peut même espérer la retrouver. Et il finit par partir, triste à fendre l'âme.

Ça, c'était samedi.
Mais ça ne s'arrête pas là.

Hier mardi, alors que je finis juste de sortir la terrasse, je vois arriver une longue fille rousse avec un coquelicot tatoué sur l'épaule. Je crois rêver. Je ne sais pas ce qui me prend, mais je me jette sur elle comme un dingue et je lui demande son prénom. La fille hallucine évidemment, mais oui, elle s'appelle bien Ariane, alors avant qu'elle s'imagine que je lui fais un plan drague je lui raconte l'histoire du mec qui la cherche partout depuis samedi. Elle tombe sur une chaise. Elle éclate de rire. Elle se relève. Elle commence à pleurer. Elle me chope le bras et c'est presque en me gueulant dessus qu'elle me demande : « Il est où maintenant ? Icare, il est où ? »
Et là je me rends compte que je ne connaissais même pas le prénom du mec. Que je n'ai aucune idée de l'endroit où il squatte. Que la seule piste possible pour lui remettre la main dessus, c'est la liste des lieux où il se passe des trucs cet été à Marseille que je lui ai donnée. Evidemment, elle me la demande tout de suite. J'ai l'impression de lui remettre une carte au trésor. C'est clair qu'elle n'a qu'un seul truc en tête, et franchement maintenant moi aussi : retrouver Icare, le plus vite possible, avant qu'il quitte la ville.

 

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